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Écrire, c’est chercher sa voix

J’ai touché différents genres littéraires, de la poésie au roman, en passant par les nouvelles, le théâtre, le roman jeunesse, le carnet, la chronique et l’essai par fragments. Mais si l’on me demandait de me définir comme écrivain, je dirais que je suis un poète. C’est ce qui traduit le mieux l’essence de mon rapport à l’écriture. De mon rapport au monde, intérieur tout aussi bien qu’extérieur. La poésie me sert à traduire ce qui m’habite, à naviguer en eaux troubles ou calmes. À essayer de comprendre. L’écriture comme quête. Comme exercice de survie. D’aussi loin que je me souvienne, les livres m’ont accompagné dans mes meilleurs jours tout comme dans le spleen qui m’habite. Parfois bouées, parfois fusées de détresse, parfois trame de fond de mon existence.

Pourtant, je cultive un rapport ambigu à la création. Peut-être parce qu’il n’est jamais question pour moi de faire acte de divertissement. Peut-être parce que la lucidité est brutale, sans appel. Je ne sais pas. Je dirais que l’écriture est un outil pour me frayer un chemin. Une carte géographique comme un papier buvard. Qui absorbe l’encre du cœur et des sentiments. L’encre de l’indignation et de l’éblouissement.

Cela n’engage que moi, sauf quand des compagnons et des compagnes de fortune me rejoignent à un carrefour. Chercher à faire œuvre utile. Chercher dans le particulier ce qu’il y a d’universel.

il coule ici
en ce lieu de nous seuls connu
un fleuve
de sang et d’exigence
une veine
de patience et de minutie

un suaire d’herbes folles

une couverture discursive
qui fait l’économie du langage

Je cherche à préciser. À évacuer le trop-plein, celui qui nous noie. Cherchant à comprendre, à donner sens au sens ou au vide qui menace de nous engloutir, je m’approche peu à peu du silence absolu et parfait. Celui qui permet le chant des oiseaux, le bruit de la pluie sur le toit de tôle d’une bicoque dans le bois, le battement régulier du sang dans mes temps. La place parfaite des silences dans une partition.

nous étions prémonition
nous
étions condamnés

nous sommes désormais
d
échiffreurs de hiéroglyphes
nous sommes d
ésormais
notre propre r
édemption

Archéologues du langage et du désir. Sociologues de toutes les révolutions. Chacun, chacune, à sa manière. Dans l’humilité et la fragilité. Dans l’excès ou la parcimonie. Parce que

là où nous nous rejoignons
je n
ai plus peur de leau
tu nous en fais du th
é
lent c
érémonial darmistice
pour les d
écapités

 

Stefan Psenak

*Les extraits en italiques sont tirés de Certains soirs de catastrophe (Prise de parole, 2019)

Lettre à Pouce Coupé[1]

Salut Robert,

Je ne t’écris pas souvent mais c’est à peu près temps

c’est drôle parce que celui à qui j’écris est à la fois une invention

et un visage que je vois si clairement dans ma tête

quand je me ferme les yeux et pas le cœur et je sais que tu sais

comment facile pour un être humain de fermer les deux comment

triste

et je l’ai tu dit que ta voix tes accents et rythmes me manquent?

L’avant dernière fois qu’on s’est vu se passe au Marché Jean Talon à l’automne C’était par hasard Je suis là avec celles que tu aimais affubler du nom de M & M (Maureen et Marielle) Tu es là avec Tiphaine Tout le monde éclate de rire Maureen est peut-être la première à partir le bal Ou la plus vocale.

Nos filles nous taquinent.

Nous portons tous les deux une paire de jeans, et une chemise verte forêt sous un jean jacket – l’uniforme des poètes FO en métropole?

Tu me prends par la main et nous nous mettons à gambader (!) sur le trottoir Les femmes italiennes sourient Les hommes froncent les sourcils.

Un lazzi joyeux.

Dans un monde (et une ville ?) où trop de soi-disant poètes se prennent beaucoup trop au sérieux… avouons qu’une bonne dose de crasse connerie ça fait du bien câlice.

La dernière fois qu’on s’est vu je ne veux pas en parler.

Au printemps qui précède l’avant dernière fois au Marché Jean Talon on a passé dix jours ensemble à Aix en Provence J’ai une photo quelque part du lilas qui poussait à côté de ton balcon le surplombant c’est là qu’on allait fumer avec nos cafés.

Tu m’avais offert ta chambre d’ami Je nous avais loué une voiture pour un aller-retour aux Gorges du Tarn Je dois avoir des photos de ça aussi quelque part.

Tu travaillais sur une première version de la traduction de Dry Lips oughta move to Kapuskasing de Tomson Moi, j’étais en mode ‘vacances’.

Ou… euh… en jachère.  (J’aime mieux ‘jachère’)

Les dix jours ont passé beaucoup trop vite Nous avons bu nous avons ri nous avons jasé en masse et les dix jours ont passé crissement trop vite C’était en mai 2006.

Douze ans et des poussières.

Parlant de poussière… non, n’en parlons pas.

Parlons plutôt ce soir de bonne chère de grande tablée de moultes bouteilles de puff puff oui parlons de la rue Patterson et de POÉSIE!

Rappelons le salon chaleureux les cris d’espoirs lancés aux quatre vents de tous les possibles malgré les fantômes des enfants fantômes les skidoo jaunes le pain plus blanc que blanc Ronald Reagan et les plumes sales d’un goéland Rappelons la cuisine la musique les rires surtout les rires câlice.

Parlant de fantômes, il y en a de plus en plus dans le salon, as-tu remarqué?

Quand je me ferme les yeux pas le cœur et que je me revois sur la rue Patterson Paulette est là André P Hélène B Big D Yves-Gérard Daisy Ti-Guy Lizotte Paul D Plein d’autres que j’ai moins connu Wasyl Fernand Dorais Hélène Gravel Suzie Beauchemin Plein d’histoires de destins qui se croisent se touchent se font bander et mouiller et vibrer Tous et toutes des poètes qu’ils/elles accouchent de vers ou pas Tous Toutes maintenant festin pour les vers comme nous l’aurait souligné en souriant le fuckin’ prince du danemark Une autre belle fiction Mais je me laisse un peu aller M’écoute parler CÂLICE

Ou c’est peut-être nerveux Guess who’s next.

À Pouce Coupé, la soixantaine d’oies blanches sont-elles encore passées dans le ciel ce matin?

À Pouce Coupé Près de la crique au bord de laquelle je – reprenons comme toi cette phrase! –

Dans la cabane que je t’invente qui se situe sur une colline pas mal à pic dans ma tête en haut de la crique inspirée de celle que tu as décrite Celle dont les eaux finissent par se mêler à celles de l’Arctique

À Pouce Coupé donc où tu écoutes l’eau de la neige qui fond regardes le ciel les étoiles les aurores où le chien jappe au loin à minuit les grenouilles chantent où je te vois écrire dans ton cahier à Éphrem à la lueur d’une lampe à l’huile ces mots à propos du trajet des eaux de ta crique

Le monde est vaste à partir de n’importe quelle petite place.

Et je sais que tu as souri quand les mots te sont venus C’est pour ça que je te place là mon chum mon ami mon frère à Pouce Coupé dans ta cabane C’est un cadeau que je me fais Te voir souriant content de toi mon ostie tu venais de nous rappeler tous la permission (ou le devoir?) de rêver vaste.

Mais cette lettre s’achève le temps hors temps du texte et donc comme toi je (me?) dis

arrive en vie

À bientôt Robert on ne se parlera pas face à face  – comme toi et Éphrem?

sauf si je t’invente C’est de même astheure Sauf si je l’écris

mais c’est clair c’est tellement moins bien que de se parler en vrai

En passant l’écrit est éphémère aussi selon moi mais on lâchera pas

comme tu dis non on lâchera pas d’écrire pour autant

tant que nos poumons pomperont l’air printanier de Pouce Coupé.

Je t’embasse parce que je t’aime…

c’est ça.

 

Jean Marc Dalpé

[1] Texte qui se veut hommage au Lettre de Pouce Coupé de Robert dans Abris Nocturnes. Tous les mots en gras et en italique sont de ce poème.

Matières à salon

entre les fibres DAMASSÉes, je vois à peine de l’autre côté, une lueur, qui filtre entre les fils lorsque j’y presse l’œil sinon le monde me demeure opaque restant simplement à deviner à inventer à me dire qu’il m’imagine aussi me fantasmer

à lire à classer à étudier à parfois oublier aussi vite qu’ils ont été parcourus les livres en piles en tas en rangées bien ordonnées les cahiers abandonnés les feuilles volantes les imaginaires se côtoient les époques se fondent tous ces âges de PAPIER réunis par le seul jeu d’une petite fille qui un jour a appris comment faire

les BOIS qui ont vécu leurs récits dans les grains leurs coins comme des changements d’idées leurs tiroirs qui grincent et se coincent leurs dessus lisses où l’on passe la main pour balayer une poussière un poil de chat tous leurs secrets à l’intérieur leurs surfaces innocentes qui savent l’autre BOIS des planchers patinés des ravaudages précédents lattes qui craquent sous le pas des fantômes

le rythme tranquille des CORDEs des paniers qu’on enroule en rangs serrés une à l’envers une à l’endroit travail patient des doigts qui les alternent fignolent leurs nœuds les ficelles des corbeilles en vrac réunies en petites boules de couleur les rubans vestiges de fêtes les boucles qui ont appartenu aux cadeaux

la petite table de MÉTAL crisse quand je l’effleure de l’ongle tinte sous ma bague elle accroche le soleil d’après-midi sa surface une glace pour mes doigts qui la sillonnent à reculons dans des arabesques classiques des pirouettes audacieuses mon salon unique témoin de leurs prouesses ma lampe qui fait la vague

inévitable le VERRE des lampes qu’on allume des fenêtres qu’on ferme des ronds des lueurs qui viennent de part et d’autre leurs clartés qui tracent des traits nets sur les murs une vie en pochoir leurs incandescences tièdes qui éclairent les lectures leurs yeux qui se closent sur les plus grandes intimités le désir lisse de chaleur conductrice

sous mes jambes étendues le CUIR qui les reçoit les peaux douces et usées qui se frottent aux bottes le talon les fait grincer un peu dans l’espace qui se creuse à la fin des journées dans le confort des salons qui me trouvent affalée sous le jeté dans un pas de deux minimal avec mon fauteuil

Sylvie Bérard

-Ceci n’est pas un livre, c’est un José Claer,

et cette phrase n’est pas de moi mais de René Magritte.  Après m’avoir soumis aux barbituriques et autres barbes-à-papa, j’ai été obligé sous la contrainte d’un jeûne de 200 ans, d’écrire sur une journée dans le salon.

Salon, tout de suite j’ai pensé à massage.  Mais en cette époque de distanciation sociale et affective, il aurait fallu que je porte un condom sur ma langue.  Et comme tout le monde le sait, le latex est plein de calories, et comme je suis déjà un obèse morbide, je ne voulais pas prendre de risque de péter mon pantalon au frette.

-Salon donc, dans le mien il y a un divan, un divan-lit genre cercueil à 2 places que je partage, moi dans la couchette du haut parce que je suis un top et dans la couchette du bas, mon sexologue pour qui je suis le patient idéal.

-Imaginez, ses 200 ans d’études sont enfin récompensées par ma psyché.  Avoir comme sujet, un auteur, de plus, pire, un poète, trans et trash.  Vous voyez comme c’est complexe et compliqué.  Je chatouille son imaginaire, je dilate son plaisir professionnel et un peu plus, en fin de journée passée sur le divan-lit de mon salon, il ne me demande jamais de mettre un dimer sur ma folie douce et ne m’oblige pas non plus à mettre un condom sur ma plume.

-Je vous laisse avec un livre unique et précieux, le livre de José Claer qui est écrit en Braille sur les lignes de ses mains.  Merci en cette période de confinement, de porter des gants.

José Claer

VINGT ET UN AVRIL VINGT VINGT

Ô Cadenas terre de nos aveux

la Reine a quatre-vingt-quatorze ans aujourd’hui
fait toute sa vie qu’on enfouit sa face au fond d’nos poches
mais là drôles de circonstances
les pièces sont bannies pas mal partout

temps d’épuration et de remaniements
au soleil sur la terrasse personne boit de la Corona
jour et nuit l’épicerie du coin hanté par les ‘halos’
des sacs de farine volatilisés

pompes funèbres et circonstances
au surlendemain d’un anéantissement en Nouvelle-Calédonie
la Reine a 94 ans aujourd’hui
sa couronne l’a toujours pas écrasée

à la 16e année de son règne, c’était Woodstock
l’antipode de la distanciation sociale
Covid-69 bad trip série Z
inimaginable en ces instants deux mètres

normalement pour marquer l’anniversaire royal
i’aurait eu un big ass canon qu’aurait lighté up les oreilles de Londres
but cette année ouèlle
la reine a cru bon de ranger son artillerie

Ô Corona terre de nos adieux

sixième semaine de l’agenouillement collectif
devant ce holy microbe auréolé
la Covidence

Paul Bossé

Dans le salon de Véro

Lorsque j’ai dû apprivoiser le télétravail en mars (covid-19 oblige), j’ai premièrement installé mon bureau dans la cuisine de mon petit appartement à Vanier / à Overbrook. Pendant un peu plus d’une semaine, j’étais assise sur l’une des chaises de la petite table ronde de ma grand-mère Sylvain, les jambes parfois croisées, les jambes parfois en l’air, le dos souvent courbé, le ventre parfois vide, le ventre souvent plein. Avec mon amie aux pattes plus longues que les miennes et son voisin, Frigidaire, ma cuisine n’était simplement pas faite pour le travail de bureau.

Je suis donc passée au salon, là où une chaise IKEA Poang et une couverture achetée au Mexique il y a 13 ans m’attendaient patiemment. Du coin de l’œil, j’ai vu le chapelet que j’ai reçu en cadeau à la maîtrise, qui se balançait, au rythme de l’air de mon ventilateur (même en mars, il m’arrive d’avoir chaud !).

Normalement un espace de détente, de flânages, d’entrepôt pour des piles de livres et de projets, mon salon est ainsi devenu, le temps de la pandémie, mon espace de travail, mais aussi mon studio de yoga et de musique, mon aire de lecture, mon coin poésie, mon cocon de réflexion… et de création.

De la petite fenêtre de cette même pièce, il m’arrive d’imaginer toutes les maisons de Vanier / d’Overbrook, illuminées un soir de semaine, même de fin de semaine. Tout le monde a plus de temps pour rester chez soi maintenant. Le monde a à nouveau le temps d’aller à la messe… mais les portes du Seigneur sont fermées, le temps de la crise.

there’s too much trafic in heaven and hell right now. sorry, they’re closed for business. On aurait le temps de payer une petite visite au Seigneur, mais il est, lui aussi en quarantaine dans sa trentaine, juste avant Pâques. On répète que le ciel et l’enfer n’ont pas rouvert leurs frontières. On a fermé l’accès au ciel, même à l’enfer. Le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont même pas réunis en famille. Ils sont cloués chacun de leur côté / à chaque bout du crucifix…

J’entends le chapelet qui se balance toujours au gré du vent, me sortant momentanément de mes rêveries. Il me rappelle aussi qu’il a fait l’objet de l’un des poèmes de mon premier recueil, Premier quart. Dans la vidéo que j’ai préenregistrée, vous entendrez ses vestiges dans un texte. Vous entrerez aussi dans mon univers, au fil des extraits qui seront lus et des images de mon salon qui seront projetées dans ma vidéo.

Bon Salon, dans mon salon !

Véronique Sylvain

Extrait de L’autre ciel

Sudbury, Prise de Parole, 2017 p.113-115.

Et quand elle sera Autre, elle parlera le silence,
toutes les vérités, elle le jure

les couchers de soleil seront des promesses
tenues et les horizons seront tatoués sur toutes les
paupières

la honte sera mise au bûcher et elle ne jettera plus
le blâme sur les flammes

elle gardera le feu en souvenir

elle sera toutes les couleurs et elle pardonnera le
gris

elle sera joliment avalée par le ciel

Il y aura des oeillets dans les orages, des amaryllis
dans les calamités

elle sera une cage brisée, à ciel ouvert

Les lits seront les plus grandes promesses du
monde, et les maladies, des poèmes

le froid ne sera plus qu’un vieux fantôme qui
sourira au loin et le vide n’aura jamais existé, ou
si peu

les tempêtes lui auront appris toutes leurs danses
et elle sera invitée à tous les bals

les couleurs seront ses paroles et les réponses
qu’elle attendait depuis toujours sans le savoir

elle saura danser dans des pluies de chapelets,
elle excellera en apparitions divines, elle sera sa
propre prière

les saints jetteront leur tablier et partiront sur
une virée

elle voudra d’elle
elle se prendra par la main et elle sera celle
qu’elle doit aimer

David Ménard

sans titre – confinement – snapshot cervical – XI

je me réveille à midi
tous les jours depuis un mois
beaucoup de sommeil depuis la quarantaine

et l’insomnie l’insomnie l’insomnie
brûler une journée d’énergie en jouant des jeux vidéos jusqu’à cinq heures du matin

dans mon salon, la table à manger
je fais un effort conscient pour manger mes repas dans l’autre pièce
l’autre pièce c’est le salon, la pièce principale c’est ma chambre
là où se trouve l’écran                                    la machine hypnotique

je fais un effort conscient pour manger dans une pièce autreque ma chambre
j’essaie quand même de me tisser un espace multiforme malgré
mon repliement dans le cube de mon intimité
me tracer des sentiers qui use de mes jambes
des tâches qui usent mes bras
malgré…

chaque journée se ressemble
chaque journée est infiniment différente de celle qui l’a précédée
c’est une question de perspective

un éclat de chaleur dans l’écran hypnotique de ma main
j’imagine ton sourire avec les emojis que tu m’envoies

dans mon salon dans ma chambre dans ma tête
je fais chanter mes cordes de guitare dans la gamme secrète de l’univers
je me perds dans l’ondulation du tremolo et la pesée du reverb

s’exprimer sans paroles nous ramène à l’essentiel, nous emprisonne dans sa simplicité

les guitares sont des choses précieuses sans guitare sans musique la quarantaine serait insupportable dieu merci internet et dieu merci la livraison à la porte et si j’étais trop cassé raide pour me payer mes échappatoires ouais c’est clair que je serais misérable en maudit pis que peut-être que je passerais plus de temps à marcher dehors beau temps mauvais temps peu importe la face direct dans le vent avec aucune destination en tête juste pousser pour continuer vers l’avant autour du bloc pour ensuite revenir

dans mon salon.

je tourne en rond
revolving door of emotions
backflip poétique dans l’amertume d’un quotidien maussade

synthwave et synesthésie
symbiose et synthétiseur
cannabis et canne à binnes
carnaval et mélatonine
vin rouge et veines bleues
je respire profondément
je redécouvre ma spiritualité en confinement
j’étais déjà sur un chemin lancé sur les battues de la vie plus ça avance, plus je pense que l’impact sera incalculable
sur nos perspectives et notre humanité, malgré la saturation d’immondices

six chakras troisième oeil ouvert mes pieds sont ancrés mon corps est conscient

créer de l’art pour créer de la couleur de la douceur dans le monde ou créer de l’art pour créer un espace oxygéné pour que le cerveau puisse se déployer ne plus s’abîmer dans les limbes du possible et déployer sa force dans une symphonie huit milliards de mains à la fois c’est beaucoup de vie ça beaucoup de bruit beaucoup d’amour de choses secrètes murmurées dans les alcôves ruisselantes ou dans une cour-arrière avec le gazon long et le soleil chaud et le goût du tabac de ton bec sur mes lèvres et l’air est si chaud le ciel si lumineux je m’aveugle bon pourquoi est-ce que je pense à tout ça dans mon salon sûrement parce le salon n’existe pas je n’existe pas je ne suis que quelques paroles sur le bout de la langue

quelques syllabes débridées
dans le cratère de mes rêves de fission nucléaire de mutations et d’origines inconnues
sur la toundra de l’espace

retourner sur terre
retourner dans mon salon
me faire un sandwich au jambon et au fromage avec de la moutarde
manger une pomme
trancher une orange
remplir le bac de glace
essuyer le comptoir
essuyer la table
faire la vaisselle
continuer d’avancer
la face dans le vent
et un mal aux dents

c’est tranquille dans le quartier
il vient tout juste de commencer à neiger
et je ne sais pas à quoi la tempête va ressembler

Daniel Groleau Landry

Je suis ressuscitée des mots.

L’envie de te parler m’a ramenée à la vie,
j’ai compris qu’il fallait rompre avec le rideau qui me couve.

J’y ai découpé des formes vis-à-vis ma bouche.
J’ai émergé à la surface de ta soie.
Tu es à l’origine d’une époque entrouverte.
Nos pommettes engourdies,
nos sourires alourdis par tes grains de café reprennent forme.

Je suis la vague qui court,
un vacarme ininterrompu.
La sève de tes jours entre mes cuisses
se met à l’abri des conventions linguistiques trop sévères.
Nos parfums déployés sécrètent de nouvelles normes
d’expression.

Il y a un fil entre nous mais aucun mot de liaison.
Ne savais-tu pas me lire avant d’enfourcher mes courbes?
Et si je courais sans masque sur ta peau?
Que ferais-tu des poèmes que je lègue à l’espoir enfanté?

Rappelle-moi au désordre et je m’affranchirai de tout.
Prenons nos âmes à nos cous.
Dispersons notre énergie aux quatre coins du pont virtuel.
Pulvérisons le sentier robotique
avec le pouls qui nous anime,
nous accélère,
nous essouffle.

Pendant que nos corps s’arriment à la même fréquence,
laissons nos mains nous raconter les histoires qui n’ont pas eu lieu.
Réitérons nos parties préférées jusqu’à ce que noir s’ensuive.
Esquivons le dernier battement.

Sonia-Sophie Courdeau

vigor mortis 

je retourne tous les visages comme des pierres

là une écrevisse dans les cheveux
là un petit poisson visqueux s’enfuit selon l’artère du cou

ici le sourire vraiment très franc d’une fleur carnassière
aux lèvres en bouteilles de vin
aux pupilles qui veulent trop
tout aimer, tout dissoudre

les attributs s’ordonnent
classement par couleurs, grandeurs
choix de coloris des vêtements
teintes des coiffes
pigments des peaux
ombrages des iris
patrons des formes
tailles et mesures cataloguées

l’éveil est aux ciseaux

on se rencontre en mouvement
les fruits s’extirpent des cosses
les abeilles-reines naissent dans l’effort innommable
d’une lutte du vivant
contre le vivant
contre le soleil
l’eau, les éléments
et l’entropie
véritable entonnoir de la méchanceté renouvelable
où percolent l’orgueil
la convoitise, l’appétit
le contrôle et l’abus

 

 

chaque matin mon regard se fraye un passage à travers un plasma de sécrétions
de petites mains s’élancent hors de mes yeux noirs, en écouvillons
agrippent l’édredon, cherchent à percer une fenêtre dans le grand blanc qui heurte
saumon-source vers son nid de lumière

l’éveil est à la brûlure
de l’information, du divertissement et de la pornographie
le baptême du jour est gras de violences normales

c’est l’heure des sueurs absentes
des procès-verbaux
et des sports d’apparat
il faut s’offrir des bijoux
des récompenses, des miroirs
des leurres

c’est ainsi qu’on s’attire
l’éveil est au commerce

 

 

maintenant comment réaliser une prise
d’abord un appel
quelques doigts qui agitent l’eau
créer un remuement inhabituel
établir un entrelacs des champs de vision
soutenir le regard, soutenir le regard
ne pas le poser ailleurs
verrouiller les positions
descendre
fondre
éponger
absorber
achever
l’éveil est au forfait vital et inévitable

 

 

mais parfois là une mauvaise surprise
une viande oubliée sur la table
des œufs me regardent

m’habiller
un système se perturbe
à ma seule présence

l’éveil est à la solitude
on a encore rêvé de la mort

Sébastien Dulude